Juste avant

Avant, la grossesse. Après, l’accouchement. Entre les deux, un mince fil, le moment juste avant. Quel moment particulier, le moment juste avant l’accouchement. Ça y est, on sent que la grossesse est en voie d’achèvement. On passera bientôt à autre chose, c’est une certitude. Nous étions deux, nous serons trois. Pas dans plusieurs mois mais quelques semaines tout au plus.
Juste avant… Un moment suspendu. Comme le moment juste avant de tomber quand on me pousse dans le dos. Je sais que je vais tomber dans une seconde, c’est inévitable, je suis projeté vers l’avant. Mais pour le moment, je ne suis pas encore tombé. Je suis juste en déséquilibre, totalement fébrile. Je suis juste avant.


Le dernier mois de grossesse, le mois juste avant, c’est maintenant. Nous marchons sur le fil. Heureusement, nous ne nous occupons pas de dérouler la bobine de fil. Nous nous contentons de traverser, un pied devant l’autre, pressés d’atteindre l’autre rive – l’accouchement-, nous qui ne connaissons encore que la rive que nous avons quittée.
On m’a dit tant de choses sur l’accouchement que ne pas dérouler moi-même la bobine de fil me convient bien. L’impatience est forte, tellement grisante que je n’ose plus aller plus loin. C’est un peu comme un bon film qui passe au cinéma. Tout le monde te dit que le film est excellent, qu’il faut ab-so-lu-ment le voir. Alors toi, tu vas le voir. Mais juste avant d’entrer dans la salle, tu es saisi d’appréhension. Et si moi je n’aimais pas ? Et tu n’oses plus y aller, de peur d’être déçu ou de ne pas réagir comme attendu. Qu’elle s’arrête quand elle s’arrêtera, cette bobine de fil, c’est préférable. Je descendrai sur la rive, heureux.

Le sexe de l’enfant : comment savoir quand on ne veut pas savoir

La question est rituelle : « alors pour le sexe, vous voulez savoir ? » et, comme tout bon rite, elle fait référence à un univers obscur : le sexe de l’enfant attendu. La preuve de cet obscurantisme : la réponse des parents qui ne demanderont pas le sexe de l’enfant au gynécologue : « non, nous ne voulons pas savoir ». Ce n’est qu’un obscur mensonge. Bien sûr qu’on veut savoir.

La première tentative

Ne pas demander le sexe de l’enfant, ce n’est pas fermer les yeux sur tous les indices disséminés çà et là tout au long de la grossesse. Nous gardons d’ailleurs les yeux bien ouverts. Tous les moyens sont bons pour savoir quand on ne veut pas savoir. Nous ne perdons pas de temps. La première tentative a lieu lors de l’échographie. Nous ne demandons pas le sexe au médecin mais pas question de quitter l’écran des yeux. Tout le monde s’accorde à dire que le néophyte ne peut déceler seul le sexe de l’enfant à l’écran. Très bien, je suis tranquille ; les mains dans les poches, je contemple les images. Les yeux dans ceux de ma femme, je me fais finalement une raison. Je n’ai rien vu. En raison de son activité professionnelle, ma femme sait lire une échographie. Une fois sortis, elle m’explique avoir détourné le regard au moment où la sonde montrait l’entrejambe. Je n’avais même pas réalisé que la sonde avait montré l’entrejambe. La tentative a échoué.

La deuxième tentative

Posés dans un café, nous lançons une nouvelle offensive et épluchons l’une après l’autre les photos laissées par le médecin. Rien n’y fait, c’est un professionnel. Il n’a laissé aucune trace.

Les gens

Nous rentrons alors à l’appartement et nous nous persuadons que le sujet est clos, qu’il n’y a de toute manière plus moyen de savoir. C’était compter sans les gens. « Alors pour le sexe, vous voulez savoir ? » « Non, nous ne voulons pas savoir ». « Tu as le ventre vraiment porté vers l’extérieur des hanches. C’est forcément une fille ». N’avions-nous pas répondu que nous ne voulions pas savoir ? »

Hé bien, vous saurez quand même. Pendant les cinq premiers mois de grossesse, nous avons su que nous attendions une fille. Les gens le savaient. Notre enfant a changé de sexe au cours du sixième mois. Encore une fois, on nous l’a fait savoir avec force démonstrations. Et tous partageaient le même avis : « oh ton ventre pointe vers l’avant. C’est forcément un garçon ».

A croire que nous n’attendons pas un enfant mais une grenouille hermaphrodite.

La dernière tentative

L’offensive désespérée a été lancée lors de la dernière échographie. Nous avons essayé de déceler le sexe à partir de notre analyse très fouillée des traits du visage de l’enfant. Nous avons cru voir un double menton : ce sera un garçon. Je sais, tout le monde le sait. Pour autant, nous avons aussi choisi un prénom de fille. Qui sait ?

La chambre du bébé : une équation insoluble

L’arrivée d’un bébé et l’aménagement intérieur : une équation ardue. Voyez plutôt.

Nous quittons un appartement T2 pour nous installer dans une maison à 3 niveaux. T2 + bb, l’équation est facile à résoudre. Deux pièces sont disponibles ; bébé investit la première et nous la seconde. L’opération est tellement déconcertante de facilité qu’elle pourrait être résolue par bébé lui-même. Nous ne lui laisserons pas ce loisir. Nous avons choisi la difficulté. Nous emménageons dans une maison à trois niveaux. Comprenant la cuisine, le salon et la salle à manger, le rez-de-chaussée (ou premier niveau) est hors course. Le second niveau compte une chambre, le troisième niveau également. Comment départager les deux chambres ? Qui dormira au second niveau, qui au troisième ? Sachant que les deux inconnues sont de toute manière reliées par un escalier d’une raideur à faire pâlir un garde-suisse. Que le bébé se trouve dans une chambre ou l’autre, il faudra bien l’emprunter en pleine nuit, cet escalier. Où installer le bébé ?

La tête entre les mains, je sentais la solution de la diabolique équation s’esquisser – la valeur de X (la chambre du second niveau) étant renforcée par la proximité de la salle de bains. Quand la maman de bébé laissa là toute considération scientifique et s’en remit au sentiment ultime du parent, sa volonté première : la survie. « Et si un voleur entre. Ça me rassure de savoir qu’il tombe d’abord sur nous ». Et Y (la chambre du troisième) mit X (la chambre du deuxième) au tapis, K.O. Le bébé dormira au dernier niveau. Installés au niveau inférieur, nous, les parents, ferons barrage à l’indésirable. Comment X eut-il pu opposer résistance ? Le registre scientifique ne compte plus, nous entrons dans le règne animal. C’est lui qui emporte la décision et impose Y (la chambre du bébé au troisième niveau). Notre maison devient terrier. Blotti au fond, le petit profite de la chaleur et jouit d’une sécurité absolue. Allongés devant le boyau d’entrée, les parents veillent à tour de rôle. L’esprit de la tanière l’emporte sur la logique mathématique.

A la recherche du prénom

Oui, nous avons vu le film. Et nous aussi, nous cherchons un prénom pour le bébé. Je ne suis jamais si excité qu’au moment de partir à la recherche de prénoms. C’est la chasse tous azimuts, le champ de tous les possibles. La liste de prénoms, c’est le voyage perpétuel. Un peu de sable en bordure d’oasis, la lumière rafraîchissante des fjords norvégiens, la nostalgie de la cour de Charlemagne et de sa femme au grand pied. Je tais son prénom à dessein. Oui, on trouve ce concentré de saveurs et un brin d’exotisme dans une toute petite liste de prénoms. Non, je ne dirai rien. Ni le prénom de l’impératrice carolingienne, ni aucun autre. Aucune piste. La raison est simple. En trois mois, j’ai affirmé à trois reprises que notre choix était définitif. Le hic, le voici : à chaque fois, le prénom était différent…

Un moyen infaillible pour rassurer futur papa

Déménager.

Hier soir, je rentre à la maison, navigue entre les cartons, ne sais plus où donner de la tête. Jusqu’à l’instant où mon regard se fixe, vacille, et mes lèvres tremblent. « Les affaires du bébé ». C’est écrit sur ce carton, le petit au-dessus de la pile, 50x30x30 cm au maximum. Le bébé est bien au chaud dans le ventre de sa maman mais son carton est prêt, lui, pas de problème.

Toutes les affaires du bébé tiennent en une petite boîte. Quelques bodies (mot hors de mon vocabulaire avant 2012), une paire de chaussons et une boîte à musique. Et ce 50x30x30 cm me rassure et m’apaise. Respire, tout est sous contrôle. Plus tard, tu t’échineras à ranger la poussette sous la cage d’escalier, tu feras couler le bain et ramperas sous le tapis de la crèche à la recherche du doudou perdu. Oui, plus tard. Aujourd’hui, respire. Tout tient en 50x30x30 cm. Le carton est bien fermé, rien ne déborde. Jusqu’ici, tout va bien.

Neuf mois pour devenir papa

9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2… Le compte à rebours est bien entamé. Dans un mois et demi, c’est le décollage vers une autre sphère : la galaxie des papas. Comme son nom l’indique, c’est une voie lactée entièrement peuplée de papas, de leurs espoirs, leurs peurs, leurs désirs, etc. Je vais donc en faire partie, je serai un papa parmi tous les autres papas. Et papa, c’est un vrai statut. A la crèche, à l’école ou au tennis club-house, je dirai : « bonjour, je suis le papa d’Untel/Unetelle » (on ne connaît pas le sexe,  et le prénom, c’est un vrai sujet). Je ne me présenterai pas par mes prénom et nom. Quand tu es papa, c’est écrit sur ton front. Ouh là.

A partir de quand se sent-on devenir papa ? Dans mon cas, certainement pas quand ma femme m’a annoncé être enceinte (joie !). On se sent heureux, surpris, mais certainement pas papa. On essaie de réaliser : « on attend un enfant, on attend un enfant, on attend un enfant ». Mais on ne se répète pas : « je vais être papa, je vais être papa, je vais être papa ». Nuance de taille.  Le sentiment naît peu à peu au cours des neuf mois de grossesse (la nature est bien faite) quand quelques événements vous hurlent à l’oreille : « tu vas être papa, tu vas être papa, tu vas être papa ». Ce sont ces moments où l’on prend conscience qu’une nouvelle personne arrive : la première échographie, les dialogues sur le ventre de la maman, les coups de plus en plus prononcés. On se dit alors : « il y a bien quelqu’un mais il semble tellement vulnérable »… Il faut bien que quelqu’un se charge de lui : papa et maman !