La dernière ligne droite

Copilote de rallye, je serais désemparé.

Le pilote et moi avons réfléchi, visualisé chaque virage, répété le scénario de la course des centaines de fois. Jusqu’à cette dernière ligne droite dans laquelle jeter toutes nos forces, concentrés, les yeux du pilote rivés sur le tableau de bord, les miens accrochés au carnet de route. Et la veille de la course, patatras, un valeureux ancien de la course automobile donne son avis. Et il est différent du nôtre. « Dans la dernière ligne droite, regardez autour de vous, levez les yeux ». Et l’argument massue tombe : « si vous ne regardez pas, vous manquez la course ».

Voilà ce qui s’est produit hier soir. Si je ne sais pas encore quelle sera ma place à l’arrivée à la maternité, l’accouchement proprement dit, c’est une autre histoire. Voilamaman me l’a dit, plusieurs d’entre vous me l’ont confirmé : « reste avec la maman, elle en a besoin, et ça t’empêchera de vaciller ». Et hier soir, patatras. un valeureux ancien de la paternité me déstabilise : « regarder l’accouchement, c’est assister à la création du monde ». Et l’argument massue de tomber : « Si tu ne regardes pas, tu manques l’accouchement ».

Et le copilote de Voilamaman de se sentir désemparé.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Voilapapa doit-il rester à côté de Voilamaman ? Ce qui présente l’avantage selon moi de partager le moment avec elle, et de ne pas tourner de l’oeil. Ou Voilapapa doit-il regarder le bébé venir à nous, au monde ?

Le 14 juillet, je n’ai pas osé

Samedi dernier, la nation était en fête. Tout le monde est concerné, les non papas, les papas et les futurs papas. C’est ça, l’esprit de la République. Samedi dernier, nous étions au plein coeur de l’été et le barbecue entre amis n’a pas fait long feu. La pluie était de la partie. C’est ça, un 14 juillet au nord de la Loire.

Un 14 juillet en tant que futur papa, je ne connaissais pas.
Réfugiés à l’intérieur depuis un bon moment, nous devisons autour de la table basse, l’apéritif s’éternise. Et une amie d’aller chercher son bébé qui dort à l’étage, petit bout né trois semaines auparavant. La maman et son enfant entrent dans le salon, le second dans les bras de la première. Le bébé est tellement petit, semble si vulnérable. Il m’impressionne, je reste interdit. Et dire qu’à la naissance, le nouveau-né est encore plus petit, plus frêle aussi. Je n’ose pas demander à la maman de prendre le bébé dans les bras. Quoi, tu n’oses pas alors que dans un mois, tu seras papa ? Mon coeur bat la chamade. Le 14 juillet, je n’ai pas vu de feu d’artifice. J’ai vu un nouveau-né.

La maternité porte bien son nom

J’imagine le trajet en voiture. Les mains tiennent le volant avec fermeté et un peu de crispation, le GPS est allumé alors que j’ai la route bien en tête, ma femme est assise à côté de moi, légèrement plus affalée qu’à l’accoutumée, légèrement plus essoufflée aussi. Pourvu que la voie rapide soit dégagée, le parking de la maternité bien accessible, et que nous soyons rapidement pris en charge.
J’imagine également les heures qui précèdent. A la maison, j’essaie d’offrir une présence rassurante sans trop en faire. Je tente de me rappeler tout ce que ma femme et la sage-femme ont évoqué. Faire couler un bain, ne pas poser de questions, etc.
Non vraiment, la maison et la voiture ne sont pas le sujet du jour. J’imagine la scène avec aisance. Je m’attends à prendre quelques initiatives, ça me rassure.

L’arrivée à la maternité, c’est différent. Je n’imagine pas. Nous sortons de la voiture où futur papa régnait tel un lion en son royaume et débarquons dans l’immense hall de la maternité. Ça grouille de monde, on vient s’enquérir de notre sort, et je suis à pas pressés le petit cortège dans les couloirs jusqu’en salle de travail. Je n’ose pas parler et reste un peu en retrait.
Fort heureusement, nous serons bien pris en charge et le personnel sera très attentif à chacun. Je peine néanmoins à me représenter la place du papa en ces lieux. Dans mon imaginaire de futur papa, la maternité porte décidément bien son nom.

Ca pourrait être maintenant

On m’appelle, pas au téléphone, en bas, une voix pressante. C’est ma femme, pas tout à fait comme d’habitude, elle est pressée. Au milieu de l’escalier, je m’arrête. Ça pourrait être maintenant.

Ma main agrippe la rampe et la serre fort. Nous n’avons pas encore emménagé, nous n’avons pas de poussette, pas de lit, ni…. euh… de toute petite baignoire. Pour la première fois, je prends conscience. Non pas du fait que des accessoires pas du tout accessoires manquent. Je le sais, nous avons prévu les amplettes samedi avant l’emménagement dimanche. Non, pas du tout. Seulement, pour un accouchement imminent, je distingue enfin l’essentiel et urgent du secondaire. Je souhaite à tout futur papa une fausse alerte, même minime, une formule très efficace pour remettre les idées en place. La poussette, par exemple. Utile, certes, mais le jour de la naissance, je pense que nous pouvons nous en passer. Idem pour la toute petite baignoire, pour le lit…

En définitive, en tant que futur papa accroché à ma rampe, je ne vois qu’un élément fondamental sans lequel on ne peut rien : la voiture. Et elle est en révision ! Ma femme, elle, pense à autre chose : sa valise. Et elle n’est pas prête ! Ça aurait pu être maintenant.

Juste avant

Avant, la grossesse. Après, l’accouchement. Entre les deux, un mince fil, le moment juste avant. Quel moment particulier, le moment juste avant l’accouchement. Ça y est, on sent que la grossesse est en voie d’achèvement. On passera bientôt à autre chose, c’est une certitude. Nous étions deux, nous serons trois. Pas dans plusieurs mois mais quelques semaines tout au plus.
Juste avant… Un moment suspendu. Comme le moment juste avant de tomber quand on me pousse dans le dos. Je sais que je vais tomber dans une seconde, c’est inévitable, je suis projeté vers l’avant. Mais pour le moment, je ne suis pas encore tombé. Je suis juste en déséquilibre, totalement fébrile. Je suis juste avant.


Le dernier mois de grossesse, le mois juste avant, c’est maintenant. Nous marchons sur le fil. Heureusement, nous ne nous occupons pas de dérouler la bobine de fil. Nous nous contentons de traverser, un pied devant l’autre, pressés d’atteindre l’autre rive – l’accouchement-, nous qui ne connaissons encore que la rive que nous avons quittée.
On m’a dit tant de choses sur l’accouchement que ne pas dérouler moi-même la bobine de fil me convient bien. L’impatience est forte, tellement grisante que je n’ose plus aller plus loin. C’est un peu comme un bon film qui passe au cinéma. Tout le monde te dit que le film est excellent, qu’il faut ab-so-lu-ment le voir. Alors toi, tu vas le voir. Mais juste avant d’entrer dans la salle, tu es saisi d’appréhension. Et si moi je n’aimais pas ? Et tu n’oses plus y aller, de peur d’être déçu ou de ne pas réagir comme attendu. Qu’elle s’arrête quand elle s’arrêtera, cette bobine de fil, c’est préférable. Je descendrai sur la rive, heureux.

Le monde de la grossesse, ce n’est pas ce qu’on croit

Dans notre sous-marin, nous pénétrons le monde du silence. Les bruits sont étouffés, la lumière tamisée. Ici, la vie est différente.
Nous voici dans le monde du bébé encore foetus ? Pas du tout. Ce monde-là, je ne le connais pas, et si je l’ai connu, j’étais si jeune que je n’en garde pas le moindre souvenir.

Le monde du silence

Je ne peux établir de contact direct avec le monde du bébé dans le ventre de sa maman. C’est bien là le monde du silence. Mais un monde de silence pour moi, selon ma perception. A l’intérieur, j’imagine que les sons, les bruits, ne manquent pas. Lorsque le commandant Cousteau a réalisé le film Le monde du silence  sur les plongées de son équipe dans les grands fonds marins, il donne à voir ce que le plongeur perçoit derrière son masque ou le sous-marin derrière son hublot : un monde silencieux puisque la fonction auditive de l’être humain ne s’exerce pas sous l’eau. Le monde du silence, c’est le monde du plongeur, ce n’est pas la mer. De la même manière, lors de la grossesse, le monde du silence, c’est ce que les parents perçoivent du monde du bébé.

Les parents en sous-marin

Et les parents d’embarquer en sous-marin pour pénétrer le monde du silence. Les sous-mariniers sont des gens comme les autres, mais une fois le point à atteindre inscrit sur le radar, ils deviennent légèrement différents. Au milieu du monde du silence, ils regardent et approchent l’écran radar avec une grande méticulosité. Leurs voix se font plus sourdes pour éviter de déranger. Les murs du sous-marin sont bien là ; ils ne voient rien mais sentent qu’ils approchent.
Le sous-marin des parents fonctionne exactement de la même manière. A croire qu’il est fourni par la Marine nationale. Les parents sont des gens comme les autres, mais une fois décidée l’entrée en contact avec le bébé dans le ventre de sa maman, ils sont légèrement différents. Ils regardent et approchent leur main avec religiosité, leurs voix chuchotent comme si elles pouvaient déranger. La paroi du ventre est bien là. Les mains posées dessus, ils sentent qu’ils approchent.

Et vous, parents ou futurs parents, comme se passe votre vie en sous-marin ? 

La chambre du bébé : une équation insoluble

L’arrivée d’un bébé et l’aménagement intérieur : une équation ardue. Voyez plutôt.

Nous quittons un appartement T2 pour nous installer dans une maison à 3 niveaux. T2 + bb, l’équation est facile à résoudre. Deux pièces sont disponibles ; bébé investit la première et nous la seconde. L’opération est tellement déconcertante de facilité qu’elle pourrait être résolue par bébé lui-même. Nous ne lui laisserons pas ce loisir. Nous avons choisi la difficulté. Nous emménageons dans une maison à trois niveaux. Comprenant la cuisine, le salon et la salle à manger, le rez-de-chaussée (ou premier niveau) est hors course. Le second niveau compte une chambre, le troisième niveau également. Comment départager les deux chambres ? Qui dormira au second niveau, qui au troisième ? Sachant que les deux inconnues sont de toute manière reliées par un escalier d’une raideur à faire pâlir un garde-suisse. Que le bébé se trouve dans une chambre ou l’autre, il faudra bien l’emprunter en pleine nuit, cet escalier. Où installer le bébé ?

La tête entre les mains, je sentais la solution de la diabolique équation s’esquisser – la valeur de X (la chambre du second niveau) étant renforcée par la proximité de la salle de bains. Quand la maman de bébé laissa là toute considération scientifique et s’en remit au sentiment ultime du parent, sa volonté première : la survie. « Et si un voleur entre. Ça me rassure de savoir qu’il tombe d’abord sur nous ». Et Y (la chambre du troisième) mit X (la chambre du deuxième) au tapis, K.O. Le bébé dormira au dernier niveau. Installés au niveau inférieur, nous, les parents, ferons barrage à l’indésirable. Comment X eut-il pu opposer résistance ? Le registre scientifique ne compte plus, nous entrons dans le règne animal. C’est lui qui emporte la décision et impose Y (la chambre du bébé au troisième niveau). Notre maison devient terrier. Blotti au fond, le petit profite de la chaleur et jouit d’une sécurité absolue. Allongés devant le boyau d’entrée, les parents veillent à tour de rôle. L’esprit de la tanière l’emporte sur la logique mathématique.

A la recherche du prénom

Oui, nous avons vu le film. Et nous aussi, nous cherchons un prénom pour le bébé. Je ne suis jamais si excité qu’au moment de partir à la recherche de prénoms. C’est la chasse tous azimuts, le champ de tous les possibles. La liste de prénoms, c’est le voyage perpétuel. Un peu de sable en bordure d’oasis, la lumière rafraîchissante des fjords norvégiens, la nostalgie de la cour de Charlemagne et de sa femme au grand pied. Je tais son prénom à dessein. Oui, on trouve ce concentré de saveurs et un brin d’exotisme dans une toute petite liste de prénoms. Non, je ne dirai rien. Ni le prénom de l’impératrice carolingienne, ni aucun autre. Aucune piste. La raison est simple. En trois mois, j’ai affirmé à trois reprises que notre choix était définitif. Le hic, le voici : à chaque fois, le prénom était différent…

Un moyen infaillible pour rassurer futur papa

Déménager.

Hier soir, je rentre à la maison, navigue entre les cartons, ne sais plus où donner de la tête. Jusqu’à l’instant où mon regard se fixe, vacille, et mes lèvres tremblent. « Les affaires du bébé ». C’est écrit sur ce carton, le petit au-dessus de la pile, 50x30x30 cm au maximum. Le bébé est bien au chaud dans le ventre de sa maman mais son carton est prêt, lui, pas de problème.

Toutes les affaires du bébé tiennent en une petite boîte. Quelques bodies (mot hors de mon vocabulaire avant 2012), une paire de chaussons et une boîte à musique. Et ce 50x30x30 cm me rassure et m’apaise. Respire, tout est sous contrôle. Plus tard, tu t’échineras à ranger la poussette sous la cage d’escalier, tu feras couler le bain et ramperas sous le tapis de la crèche à la recherche du doudou perdu. Oui, plus tard. Aujourd’hui, respire. Tout tient en 50x30x30 cm. Le carton est bien fermé, rien ne déborde. Jusqu’ici, tout va bien.

Neuf mois pour devenir papa

9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2… Le compte à rebours est bien entamé. Dans un mois et demi, c’est le décollage vers une autre sphère : la galaxie des papas. Comme son nom l’indique, c’est une voie lactée entièrement peuplée de papas, de leurs espoirs, leurs peurs, leurs désirs, etc. Je vais donc en faire partie, je serai un papa parmi tous les autres papas. Et papa, c’est un vrai statut. A la crèche, à l’école ou au tennis club-house, je dirai : « bonjour, je suis le papa d’Untel/Unetelle » (on ne connaît pas le sexe,  et le prénom, c’est un vrai sujet). Je ne me présenterai pas par mes prénom et nom. Quand tu es papa, c’est écrit sur ton front. Ouh là.

A partir de quand se sent-on devenir papa ? Dans mon cas, certainement pas quand ma femme m’a annoncé être enceinte (joie !). On se sent heureux, surpris, mais certainement pas papa. On essaie de réaliser : « on attend un enfant, on attend un enfant, on attend un enfant ». Mais on ne se répète pas : « je vais être papa, je vais être papa, je vais être papa ». Nuance de taille.  Le sentiment naît peu à peu au cours des neuf mois de grossesse (la nature est bien faite) quand quelques événements vous hurlent à l’oreille : « tu vas être papa, tu vas être papa, tu vas être papa ». Ce sont ces moments où l’on prend conscience qu’une nouvelle personne arrive : la première échographie, les dialogues sur le ventre de la maman, les coups de plus en plus prononcés. On se dit alors : « il y a bien quelqu’un mais il semble tellement vulnérable »… Il faut bien que quelqu’un se charge de lui : papa et maman !