Le trou

Je voulais écrire quelque chose à propos des attentats. Et depuis les attentats, je n’ai pas écrit. Je n’ai pas trouvé, rien. Trop triste, trop réel, proche et distant, inexplicable. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas. Quelqu’un m’a cependant aidé à trouver un mot, un image. Vraiment pas la personne que j’attendais. J’ai écouté Bernard Guetta (David aussi je l’ai écouté mais c’est une autre histoire), Barack Obama, Patrick Pelloux, qui sais-je encore. J’ai fait comme tout le monde. J’ai écouté mais je n’ai pas trouvé. Je n’attendais pas forcément une réponse. Toutes faites et bien emballées, les réponses ne satisfont pas davantage, elles font peur ces réponses-là. Non, juste une clef, quitte à ouvrir une minuscule porte donnant sur une pièce noire, gigantesque et dans laquelle je n’aurais pas osé rentré. La porte de l’incompréhension ? Peut-être. Seulement, le temps de tourner la clef, j’eus le sentiment d’agir, de bouger les doigts, quitte à devoir rester sur le palier. Je n’ai pas trouvé cette clef. J’étais bien embêté. A la limite, dans mon cas, ça ne me posait pas tellement souci. Les attaques parisiennes furent atroces, terriblement tristes. Accepter le malaise, la tristesse, c’est déjà difficile. Alors comprendre…

Mais il y a un hic : je ne suis pas seul. Voilamaman fait comme moi et les autres, Voilabébé2 est trop jeune mais Voilabébé1… Lui parle, entend, comprend, au moins des bribes. Et qu’en fait-il de ces bribes ?

France Inter en fond sonore (oui Bernard Guetta…).

« Papa, il parle de policiers et de la guerre ».

Le moment où jamais. Lui dire un truc, n’importe quoi, mais le dire là tout de suite ; pas dans 1 heure quand il ouvrira son puzzle de Winnie l’ourson.

« Oui, tu sais, il s’est passé quelque chose de triste à Paris ».

« Un accident ? Parce qu’il y a des ambulances il a dit le monsieur »

« Euh à peu près oui ».

Complètement abstraite cette discussion. Le soir, Voilamaman a eu la belle idée d’écrire une lettre sur chaque bougie. Les lettres étaient quatre, les bougies aussi : P.A.I.X.

Le 14 novembre...

Le 14 novembre…

Là, Voilabébé1 a senti qu’il se passait quelque chose, que c’était sérieux. C’était concret.

Nous étions le 14 novembre. Le soir, Lyon s’est couverte de bougies. Elle était en avance de quelques semaines. C’était une belle idée, les bougies : la lumière vacille mais ne s’éteint pas. Comme la Ville Lumière (Fluctuat Nec Mergitur). Lyon était belle comme un 8 décembre, jour des Illuminations (ou Fête des Lumières, il y a débat !).

Le temps passe, le 8 décembre arrive, c’était mardi. Nous rentrons de chez l’assistante maternelle. Les bougies sont sorties. Deux fois en un mois, c’est saisissant. On dit Fête des Lumières ; on pense Hommage aux victimes.

... Le 8 décembre

… Le 8 décembre

Voilabébé1 me dit : « papa, ici aussi, il va y avoir un trou ? »

« Un trou ? »

« Ben oui, tu sais. A Paris, il y a eu un trou ».

« Euh… Ah, tu te rappelles des bougies ? Tu veux dire qu’au moment de l’accident, les gens sont tombés dans un trou ?? »

« Ben oui, tu savais pas ? »

J’ai souri. Non, je ne savais pas. Bernard Guetta ne m’avait rien dit. Un trou. Je trouve ça bien trouvé. Absence de compréhension, absence de sens, quelle image concrète trouver ? Le trou ! Et on se demande comment les terroristes sont entrés dans l’espace Schengen. Pour une raison simple, Daesh est peut-être une zone grise mais c’est surtout un trou noir, un truc qui avale (certains jeunes de chez nous) et les propulse en tordant l’espace-temps (en se jouant des frontières). Si comparaison n’est pas raison, cette image me parle.

Elle est terrible cette image. J’imagine Paris engloutie dans un trou noir, – le trou des Halles peut-être. Toute la ville absorbée dans le ventre de Paris… On a voulu préserver Voilabébé, lui dire de manière claire ce qu’il s’était passé mais sans accentuer. Il s’en est chargé tout seul.

Et voici ce que j’aime : à chaque fois qu’il nous parle de l’ « accident » ou du « trou » de Paris, le 14 novembre ou le 8 décembre, nous relevons la tête et notre regard croise une bougie allumée. Le bel espoir.

 

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